
On sait que les Égyptiens portaient des pièces de costume – des sortes de pagnes, notamment –, qui étaient fortement empesées et parfois même plissées. Pour ce faire, il était nécessaire que le tissu, du lin principalement, fût trempé dans une solution contenant soit de la gomme, soit de l'amidon, voire les deux. Les matières amylacées, nom savant pour l'amidon, sont présentes dans un grand nombre de graminées (froment, riz, maïs, sorgho…) et de légumineuses (fève, haricot), dans les fruits de certains arbres mais aussi dans une foule de racines tuberculeuses dont les plus connues sont la pomme de terre et le manioc (qui donne le tapioca), sans compter les bulbes, tiges ou racines de nombreuses plantes et fleurs. Donc, question amidon ou empois, pas de problème, nos Égyptiens savaient où se fournir. Cependant, afin d'obtenir un bel aspect, l'empesage doit en principe être suivi d'un lissage du tissu. Celui-ci se déroulait à froid, bien entendu, mais avec quel type d'outil ? Peut-être seulement leurs mains, ou bien des tiges de bois, ou peut-être encore des pierres comportant une face plate et polie et dont la forme permettait une bonne préhension. Quoi qu'il en fût, on peut se faire une idée de ce à quoi ressemblaient ces lissoirs en regardant ceux en pierre, plus récents, qui nous sont parvenus des environs des XVe et XVIe siècles.
Parallèlement à ces lissoirs de pierre – dont les formes sont plus ou moins abouties selon leur époque et leur provenance –, on connaît aussi ceux ressemblant à un galet aplati fait d'une sorte de pâte vitreuse. Les plus anciens en Europe ont été retrouvés dans les tombeaux des femmes de l'époque carolingienne (VIIIe et IXe siècles). D'après les fouilles urbaines effectuées à Saint-Denis (dans la région parisienne), on peut dire que leur usage perdure jusqu'à la fin du Moyen Âge ». L'usage des polissoirs en verre perdurera plusieurs siècles, leur forme devenant plus commode puisque, peu à peu, ils seront munis d'un manche.
D'invention plus tardive, dans le courant du XVIe siècle, un autre système de repassage à froid est connu : la planche à calandrer. Son nom vient du grec kulindros, mot qui a donné notre « cylindre ». Venue du Danemark, elle y fut encore souvent utilisée jusqu'à la fin du XIXe siècle. Le linge humide doit être enroulé autour d'un cylindre de bois, puis il est défroissé à l'aide d'une planche à laquelle on imprime un mouvement de va-et-vient. Cela fait, le linge doit être mis à sécher bien à plat. Ce système n'autorise, bien sûr, que le lissage des pièces plates.
La tradition veut que ce soient les Chinois qui, les premiers, aient découvert l'intérêt que représentait la chaleur. Aux alentours du VIIIe siècle, ils auraient mis au point de petites casseroles à long manche permettant de défroisser tissus et vêtements. À l'intérieur étaient, selon la fragilité de l'étoffe, disposés des braises ou du sable chaud. Plusieurs personnes tendaient la pièce à repasser, tandis qu'une autre passait la cassolette sur les faux plis.
Comme le précise François Boucher, dans sa monumentale Histoire du costume : « De nouvelles formes de vie se perçoivent en Europe dès la fin du XIIe siècle, mais c'est durant les deux siècles suivants que les idées et les goûts, autant que les conditions matérielles de l'existence, se sont profondément transformés. L'esprit religieux, les croisades, les relations commerciales, les progrès de l'économie générale et aussi les progrès techniques qu'on sait alors avoir été réalisés sans qu'on puisse toujours les dater avec précision : invention du rouet à filer et du cardage, perfectionnement des métiers à tisser, prescriptions dans les règlements drapiers, ont contribué plus ou moins directement aux modifications de l'habillement. » Voici qui a le mérite de situer un contexte dans lequel on comprend très bien que puisse peu à peu s'installer ce que l'on appelle aujourd'hui la mode. Et c'est ainsi que dans le Dictionnaire du costume, de Maurice Leloir, on peut lire à la définition « fraise » qu'à l'époque du roi Henri II (1519-1559) : « On avait commencé à entourer le cou de collerettes godronnées souvent bordées de dentelles. Sous Henri III, la fraise arriva à son épanouissement. C'était une bande de linon ou de toile fine froncée, tuyautée soit à gros tuyaux, soit à tuyaux fins en façon de roue de carrosse. Les fronces nécessitaient trois à quatre mètres de tissu. On faisait des fraises à doubles et triples rangs bordées de hautes dentelles empesées comme le corps de fraise et montées sur un poignet jusqu'au cou. Le soutien-col ou le col relevé du pourpoint faisait dresser la fraise sous la nuque. La largeur de cette collerette fort gênante pour les repas amena les fraises échancrées sous le menton, comme un plat à barbe. Il fallait des outils spéciaux pour l'empesage et le repassage, qui étaient un art véritable. »

Au XVIIe siècle, c'en est fini des fraises qui, aussi bien pour les hommes que pour les femmes, sont remplacées par les rabats – ces cols empesés bordés de dentelle, dont les proportions peuvent parfois devenir démesurées. Du point de vue de la facilité de son travail, la repasseuse n'y gagne pas toujours : il faut parfois plisser entièrement ou alors tuyauter ou godronner les bordures de ces collerettes aux formes très variées.
Parallèlement à l'entretien du linge fin, il est une profession à laquelle le fer à repasser est indispensable : celle des tailleurs. Cet outil devait être lourd, pour permettre d'ouvrir et d'aplatir les coutures, raison pour laquelle on l'appelle souvent un « carreau ». Quel que soit son poids, ce type de fer fut, à l'instar de nombreux autres outils, longtemps fabriqué par le forgeron du village. C'est lui qui, selon son instinct, déterminait le temps de chauffe, donnait forme à l'objet, puis, selon le terme consacré, « soulevait » une poignée prélevée sur le corps même du fer à repasser.

Comme ce fut le cas dans de nombreux domaines touchant à la fois à l'industrie et à la vie quotidienne, c'est au XIXe siècle que tout change. Ainsi qu'on peut le lire dans l'ouvrage Tant qu'il y aura du linge…,: « La fonte produite industriellement maintenant permet d'obtenir rapidement et à moindres frais toutes sortes de fers moulés, alors que s'intensifie le marché des cotonnades, moins chères que le lin, donc accessibles à toutes les couches de la société, mais aussi moins difficiles à repasser. […] Arrivent alors ces plaques ou polissoirs, que nos aïeules approchaient de leur joue pour en apprécier la température. Les plaques en fonte sont sans doute les plus répandues avant l'avènement de l'électricité. »
Produites à partir du début du XIXe siècle par des fonderies qui, nombreuses, s'inscrivent dans l'essor industriel, ces fers plaques offrent une immense diversité. La bourgeoisie s'enrichissant, elle peut s'offrir les marchandises toujours plus variées que proposent des commerces de détail de plus en plus nombreux. Elle peut aussi les choisir dans ces nouveaux catalogues de vente par correspondance qui, comme celui du Bon Marché, font fureur. L'habillement ne fait pas exception à cette profusion, et l'entretien de tout ce linge donne, dans les villes surtout, naissance à toute une série de métiers qui se partagent le travail fourni par les particuliers, les grands hôtels et autres institutions.
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Hormis les calandreuses – ces machines à rouleaux permettant le repassage du linge plat –, les blanchisseries disposent d'un matériel qui, finalement, ressemble beaucoup à celui qui est proposé aux particuliers. C'est plutôt sur la « quantité » que se fait la différence. En effet, elles sont souvent équipées de fourneaux que l'on appelle aussi des cloches de repasseuse, lesquelles reçoivent plusieurs fers à la fois. Ils sont logés verticalement et chauffent au moyen d'un foyer alimenté par du coke ou de la houille. Dans ce domaine, la société créée par Jean-Baptiste Godin – le créateur du poêle du même nom – proposait une gamme incroyablement étendue.
Avant que ne se généralise le fer à repasser à vapeur qu'il nous paraît aujourd'hui si naturel d'utiliser, il faudra que bien des étapes soient franchies. Et, avec des modèles à essence, à acétylène ou encore à alcool, plusieurs de ces étapes ne seront pas sans représenter un certain danger. Vous pourrez en suivre l'évolution dans le chapitre qui est consacré à toutes ces inventions, les fers à repasser du progrès.
Et, à l'avenir, quel que soit l'état du fer à repasser ancien que vous dénicherez, ayez une petite pensée, même furtive, pour la peine que sûrement il donna à ses utilisateur(trice)s d'autrefois.
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 Ce texte et les photos l'illustrant sont tirés de La Folie des fers à repasser, de Frédérique Crestin-Billet, paru en 2005 chez Flammarion.
Cet ouvrage est disponible sur notre site. Pour consulter la fiche de ce livre, cliquez ici. |
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